Nuit rhénane

Publié le par Clarinette

L'article de Lilly sur Guillaume Apollinaire m'a donné envie de partager avec vous ce poème envoûtant :
Nuit rhénane

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

Guillaume Apollinaire
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Publié dans poésie

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Y
"Nuit rhénane", comme "Mai", appartient à la suite des Rhénanes du recueil Alcools (1913). Ce sont neuf poèmes inspirés par le séjour d'Apollinaire au bord du Rhin et, de manière allusive, par son amour pour Annie Playden. La spécificité de "Nuit rhénane" tient à sa mise en œuvre de figures empruntées à la mythologie germanique, les Ondines. Elles ont une séduction certaine et un pouvoir maléfique qui entraînent le poète dans un univers surnaturel inquiétant.<br /> Nous étudierons tout d'abord la progression dramatique, remarquable dans un poème où rien ne se passe jusqu'au dernier vers. Puis nous analyserons l'expression des diverses manifestations du surnaturel. Enfin, nous nous attacherons, au double plan de l'énoncé et de l'énonciation. à la puissance magique du verbe : au plan de l'énoncé, à la magie du chant du batelier dans le poème ; au plan de l'énonciation, à la magie dans l'écriture d'Apollinaire.<br /> 1) La progression dramatique<br /> <br /> · Strophe 1 <br /> <br /> Le poème s'ouvre sur l'évocation d'une scène paisible dans un cabaret, le soir au bord du Rhin, comme l'indique le titre: "Nuit rhénane". Le protagoniste - le personnage qui dit "je" et qui, dès le deuxième vers, nous invite à partager ses impressions "Écoutez") - contemple son verre empli de vin en écoutant "la chanson lente d'un batelier" (v. 2). Ce dernier célèbre l'apparition de "sept femmes" aux " cheveux verts" (v. 3-4). Ondines que la mythologie germanique fait vivre au fond des fleuves dans un palais de cristal où elles attirent et gardent prisonniers pêcheurs et chevaliers.<br /> <br /> · Strophe 2 <br /> <br /> Abruptement, la deuxième strophe exprime l'effroi du protagoniste. S'adressant cette fois à ses compagnons de boisson: "Debout chantez plus haut en dansant une ronde" (v. 5), il révèle que c'est précisément "le chant du batelier", avec les Ondines qu'il décrit, qui est la cause de sa trayeur. Et il tente de conjurer leur puissance maléfique en s'entourant de jeunes filles ordinaires, "blondes 3 (v. 7), inexpressives "Au regard immobile ", v. 8) et sages (" aux nattes repliées ", v. 8).<br /> <br /> · Strophe 3 <br /> <br /> La troisième strophe marque encore une progression dans l'ordre de l'étrange et de l'inquiétant. Le jeune homme (le protagoniste) y découvre l'ivresse du fleuve lui-même; et la répétition ("Le Rhin le Rhin est ivre", v. 9) traduit justement son saisissement et son appréhension que partagent aussi les étoiles ( "l'or des nuits , v. 10) qui e tombe[nt] en tremblant [s]e refléter" (v. 10) au fond du Rhin.<br /> Au chant du batelier est associé un thème de mort ("à en râle mourir, v. 11) tandis que se révèle la nature véritable des Ondines : ce sont des sorcières jeteuses de sorts ("incantent", v. 12).<br /> <br /> · Strophe4 <br /> <br /> La quatrième strophe, constituée d'un seul alexandrin, contraste par sa brièveté avec les quatrains précédents. Elle traduit précisément l'éclatement inattendu du verre: "Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire (v. 13), comme sous l'effet des Sorts des "fées aux cheveux verts (v. 12) de la strophe précédente ou de la chanson qui les célèbre.<br /> L'absence de commentaire prouve la stupeur du protagoniste atterré par le triomphe du surnaturel. Le poème s'achève de manière abrupte, laissant le lecteur partager l'incrédulité du jeune homme.<br /> 2) L'expression du surnaturel<br /> Le surnaturel apparaît de différentes façons ici. Il se manifeste d'abord, de façon explicite, dans la chanson du batelier consacrée aux Ondines (str. 1 et 3). Il se dévoile aussi avec l'animation de la nature (le Rhin. les vignes. les étoiles, str. 3). Il se révèle enfin avec l'éclatement du verre (str. 4) qui nous amène à réexaminer le tout premier vers du poème.<br /> <br /> · Le surnaturel dans la chanson du batelier (strophes 1 et 3) <br /> <br /> Le chant du batelier se présente dès l'abord comme un témoignage : "Qui raconte avoir vu" (v. 3).<br /> Néanmoins, son récit s'inscrit d'emblée dans un contexte qui indique la nature véritable des ensorceleuses. Se réunissant de nuit et "sous la lune" (v. 3), astre traditionnellement maléfique, elles sont sept (v. 3) (nombre magique) et leurs cheveux sont " verts" (v. 4). Cette couleur révèle leur nature et leur origine : ce sont des Ondines, sorcières vivant au fond du Rhin. Leur chevelure verte se confond avec l'eau du fleuve qui l'imprègne ; c'est pourquoi, au sortir du Rhin, elles doivent la " Tordre" (v. 4).<br /> Par ailleurs, elles possèdent un élément quasi irrésistible de séduction auprès des hommes : ces cheveux " longs jusqu'à leurs pieds" (v. 4) auxquels le protagoniste oppose, pour se garder d'elles, les rassurantes " nattes repliées" (v. 8) des "filles blondes" (v. 7) de la réalité.<br /> Apollinaire n'insiste pas, dans ce poème, sur leur capacité à attirer, puis à retenir, les hommes au fond de l'eau. Néanmoins, il associe un thème de mort ("à en râle-mourir", v. 11) à la voix qui les célèbre:<br /> La voix chante toujours à en râle-mourirCes fées aux cheveux verts I...] <br /> <br /> <br /> Source : http://membres.lycos.fr/chewif/phpversion/txt/apollinaire/NUIT%20RHENANE2.htm
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C
Merci, Youk, pour cette très longue explication de texte. Ca me rappelle ma classe de première où j'avais étudié ce poème !