les bébés de la consigne automatique
Murakami Ryû raconte ici l'histoire de Hashi et de Kiku, deux garçons abandonnés à leur naissance dans une consigne automatique.Je me demande maintenant comment j'ai pu passer si longtemps à côté de ce livre (j'ai mis des années à me décider à le lire !). Passées les premières lignes (très dérangeantes !), j'ai été prise dans un tourbillon dont je n'ai plus eu envie de sortir. C'est un roman certes violent, certains passages sont à la limite du supportable, mais Murakami Ryû ne s'y appesantit jamais et y injecte toujours une part de dérision. Il nous plonge dans des endroits désaffectés (usines, ville abandonnées...) les bas-fonds de Tokyo, là où l'on croise les personnages les plus laids et les plus difformes, tous dotés d'un détail physique repoussant. Murakami les décrit avec une grande précision. Les lieux, en particulier, font penser à des décors de cinéma.
On est loin de l'univers plus éthéré de l'autre Murakami (Haruki), auteur de La fin des temps, La balade de l'impossible, La course au mouton sauvage... Ici, l'atmosphère est moite et poisseuse, comme dans les casiers de consigne où on les deux enfants ont été trouvés. Le monde que décrit Murakami Ryû est effrayant, peuplés de personnages bizarres, imprévisibles, s'ils ne sont pas fous à lier. Une situation banale peut très vite dégénérer et virer au cauchemar sanglant. Pourtant j'y ai trouvés quelques petites similitudes. Le côté "japonais (zen ?)", peut-être. Cet espèce de détachement face au déchainement de la violence.
Malgré toute cette horreur, j'ai lu ce livre avec passion. Hashi et Kiku sont malgré tout des personnages attachants, plus victimes que bourreaux, finalement. Et on sent que l'auteur éprouve une certaine tendresse pour eux. Leur histoire m'a fait penser à une longue gestation douloureuse à l'issue de laquelle les deux garçons finissent par accoucher d'eux-mêmes.
Un livre-choc qui plonge le lecteur dans un univers hallucinatoire.
extrait : "... le bébé, au fond des ténèbres de sa boîte, à la gare, était déjà en état de mort apparente. La sueur qui commençait à perler de tous ses pores, innonda d'abord sont front, puis sa poitrine, ses aisselles, et refroidit tout son corps. Il remua alors les doigts, ouvrit la bouche et se mit soudain à hurler sous l'effet de la chaleur étouffante. L'air était humide, lourd, il était trop pénible de dormir enfermé dans cette boîte doublement hermétique. La chaleur intense, accélérant la circulation de son sang, l'avait réveillé. Dans l'insupportable fournaise de cette obscure petite boîte en carton, en plein été, il venant de naître une seconde fois, soixante-seize heures après être sorti du ventre de sa mère. Il continua à hurler de toutes ses forces jusqu'à ce qu'on le découvre."
N.B. La préface de Corinne Atlan, la traductrice, m'a apporté un éclairage intéressant et m'a permis une meilleure compréhension de ce livre. A lire aussi, donc !
Publicité