Haruki Murakami
Les amants du Spoutnik
Les Lectures de Clarinette




| Décembre 2009 | ||||||||||
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"L'horizon devant eux était rouge à l'endroit où le soleil finissait de disparaître. on ne voyait aucune terre ni, quand le ciel s'assombrit, aucun feu. [...] A vrai dire, rien n'était perceptible sauf une odeur étrange, tout à la fois faible et immense. Faible parce qu'il fallait concentrer toute son attention pour en discerner la pointe dans l'air tiède ; immense parce qu'elle envahissait toutes les directions, entourait le bateau et paraissait s'était s'étendre sur toute la surface de la mer.
Pourtant, elle ne lui appartenait pas. Le nez, de science aussi certaine que la vue ou l'ouïe, affirmait que c'était bien une senteur de terre.
Il est des terres qui exhalent l'herbe, le bétail, la pourriture, les labours. Cette odeur-là n'évoquait rien de tel. Elle était acidulée, juteuse, turgescente, printanière. En fermant les yeux, on avait envie de dire qu'elle était colorée, rouge, peut-être orangée.
Soudain quelqu'un découvrit le mot juste et cria que cela sentait le fruit. En effet c'était bien une essence subtile de pulpe qui se répandait en vapeur sur toute l'étendue de la mer, une immense odeur de fruit mûr. Une île se voit mais elle n'a pas ce parfum lointain et puissant. Seul un continent peut jeter aussi loin ses fragrances végétales, tout comme l'océan envoie dans la profondeur du littoral ses embruns salés et ses senteurs de varech."
Jean-Christophe Ruffin
Rouge Brésil
"Je pensais à cette époque qu'un amour trop mesquin pendant l'enfance [...] vous laisse complètement vulnérable parce qu'on essaie d'en obtenir plus alors qu'aucun amour ne vous comble. Quand on grandit et qu'on réalise qu'on a jamais été aimé, on est assuré, d'une certaine manière de ne jamais obtenir ce qu'on croit ne pas mériter."
Nuala O'Faolain
Chimères
"Souvent, assise dans le fauteuil avec un thé et une cigarette, m'éveillant lentement au jour, j'étais contente du destin qui m'avais poussée à vivre seule. Mon endroit était à moi. Le choix de la musique, c'était le mien. Le petit nuage de fumée, il était là parce que j'en avais décidé ainsi. J'étais sûre que d'innombrables femmes rendaient leur malheur plus supportable grâce aux petits plaisirs qu'elles se réservaient. Mais les femmes mariées -bang ! Elles devaient se mettre au garde-à-vous, comme des serveuses fatiguées retournent travailler après une pause, quand leur mari arrivait. Comme Richard Talbot entrant à grandes enjambées dansle vestibule de Mont Talbot, suivi par ses chiens, avant de jeter son fouet sur une table. Comme mon père qui débarquait à la maison de Shore Road vers sept heures du soir le vendredi, retirait ses affaires du coffre avec un soin maniaque avant de saluer quiconque. Puis, plus tard, le lit partagé..."
Nuala O'Faolain
Chimères
Ils étaient mariés depuis des années et des années quand Annie tomba enceinte. Ils devaient faire l'amour, encore. Néanmoins, peut-on encore employer cette expression quand on a été marié à l'autre personne depuis des siècles et qu'on n'imagine même pas aller avec quelqu'un d'autre et qu'on est si sûr de s'aimer qu'on n'y pense pas une seconde ? A quoi sert de faire l'amour si l'on s'aime déjà ? Si on connaît l'autre personne ? Je n'arrivais pas à imaginer que le sexe ne soit pas une recherche de quelque chose -une aventure, une exploration.
Je ne pouvais pas imaginer que le sexe soit autre chose qu'une recherche de l'amour...
Nuala O'Faolain Chimères
"On peut difficilement imaginer deux personnes moins susceptibles de se rencontrer que l’épouse d’un landlord anglo-irlandais et un garçon d’écurie irlandais. Chacune d’elle venait d’une culture forte au cœur même de laquelle l’autre était définie comme une culture étrangère. Mais ils s’étaient dépouillés de ces deux cultures afin de s’atteindre l’un et l’autre. Ils n’avaient même pas de langue maternelle en commun, et cependant ils ont transpercé les différentes strates de la coutume, bravé toutes les sanctions, poussés par le besoin de s'exprimer qui sous-tend le désir.
Je connaissais tout de l'amour en tant que non-évènement, mais j'étais encore persuadée que c'était l'acte grâce auquel un individu pouvait vraiment apprendre à en connaître un autre et bâtir quelque chose à partir de ce qu'ils apprenaient. Il me semblait que William Mullan et Mme Talbot avaient été des bâtisseurs - avaient fait l'amour au sens littéral de "faire"-, ils avaient fabriqué l'amour. Leur passion menait à l'amour. Le jugement était plein des petites attentions qu'elle avait pour lui. Et lui -les trois ans qu'il avait passés avec elle étaient les trois mêmes années pendant lesquelles son monde à lui se convulsait et expulsait son propre peuple, mais il était resté avec elle alors qu'il ne pouvait y trouver, en fin de parcours que le châtiment. D'autant plus que je n'avais jamais réussi à faire ce voyage de l'amour; je croyais que le corps menait directement au chemin du coeur et que le coeur menait au chemin de l'âme."
Nuala O'Faolain
Chimères
"Et ce fut l’air de Kanginchô qu'elle se mit à jouer. Instantanément Shimamura se sentit comme électrisé, parcouru par un long frisson qui lui mit la chair de poule jusque sur le plein des joues, pensa-t-il. Il lui sembla que les premières notes creusaient un creux dans ses entrailles, y ménageaient un vide où venait retentir, pur et clair, le son du samisen. C'était plus que de l'étonnement chez lui : une stupéfaction qui l'avait presque renversé, assommé comme un coup bien ajusté. Emporté dans un sentiment qui confinait à la pure vénération, submergé, noyé presque sous une mer de regrets, attendri, perdant pied, incapable de résister, il n'avait plus qu'à se laisser aller à cette force qui l'emportait, à se livrer sans défense, avec joie, au bon plaisir de Komako. Elle pouvait faire de lui ce qu'elle voulait. [...] Komako avait plongé son regard dans le ciel pur au dessus de la neige. "La résonnance est tout autre par un temps pareil". La richesse de la sonorité, sa puissance harmonique étaient bien, en effet, comme elle l'avait laissé entendre. Et quelle différence, aussi, par le cadre, dans cette solitude intime, loin des embarras de la ville, loin des artifices de la scène, sans les murs du théâtre, le public, au coeur de cette claire matinée d'hiver, dans cette transparence de cristal où le cristal de la musique semblait élancer son chant vibrant et pur jusque sur les pointes neigeuses des montagnes, au loin, là-bas, à l'horizon ! "
Yasunari Kawabata
Pays de Neige

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